« Jamais je n’ai senti, si avant, à la fois mon détachement de moi-même et ma présence au monde ». Albert Camus

C’est cette citation, qui en guise d’introduction, ouvre sur le film de Tony Kaye : Detachment.

Adrien Brody, alias Henry Barthes, récite et s’approprie cette phrase en guise de présentation. Une accroche commune, qui contraste avec le caractère rude, brut et si inaccessible que l’oeil de Kaye saura retranscrire à coups de contre-plongées et de pellicule à souvenir.

LE FILM

DES TÉMOIGNAGES

Detachment laisse la parole, pour ouvrir le bal, à des personnes comme vous et moi. Des enseignants, qui se sont tous jurés, avant d’exercer leur fonction, de « préférer être berger qu’arpenter les salles de classes« . Des portraits d’anciens ambitieux, qui rêvaient de musique, de peinture. Qui deviendront routiers, et auront la vocation de faire passer quelque chose ; d’en changer même. Les voilà après trente ans de carrière, un visage blême, des sourires cassés. Ces séquences filmées en noir et blanc font office de tristesse, qui perdure avec un personnage clé du film.

LA TRAME

Henry Barthes est remplaçant, professeur d’anglais. Il a une règle, une seule : « Si vous n’avez pas envie d’être ici, vous pouvez ne pas venir ». En choisissant d’être remplaçant, il choisit de ne pas connaître la stabilité, la redondance. Dès le premier accrochage, qui arrive très tôt dans le film, il s’identifie à un cartable. Une fois que l’on en retire ses documents, qui seront posés sur le bureau, le cartable est vide. « Il ne ressent rien, et tu ne m’atteindras pas non plus ». La première réplique philosophique tient en une courte métaphore, mais donne le ton d’un film aux allures de documentaire – témoignage.

Évidemment, Henry Barthes arrive à séduire quelques étudiants. Le film est en proie aux clichés de l’Amérique puritaine et malade de son propre système du bien fondé, du bien chez soi et du pré-fabriqué où la couleur rend heureux. « A chicken in every pot, a car in every garage » comme le disait Herbert Hoover en 1928.

INSITU

« – Vous avez travaillé longtemps à Locke et MacArthur ? La zone !
– C’est là qu’il y a du travail. » 

Le problème exposé, ça n’est pas l’accès à l’éducation où nos politiques se battent. C’est à la motivation. Barthes pose le problème en posant une simple question : pourquoi serions-nous écoutés, si nous ne pensons pas avoir quelque chose de valable à partager ?

Ce film montre plusieurs cas possibles et imaginables. Barthes est l’archetype du professeur blasé, qui est « un homme sans visage dans une classe vide » dessiné par une de ses élèves. Mademoiselle Madison (Christina Hendricks) une peureuse ; peureuse de n’avoir plus rien dès le vendredi soir. Une madame Parker (Lucy Liu) qui craque, et laisse éclater sa vengeance sur une des élèves les plus désinvoltes qui « ne sera ni mannequin ni artiste, et qui sans qualification se retrouvera comme 80% de la force ouvrière américaine, sous-payée et dont la seule finalité consistera à se faire baiser au sens propre comme au sens figuré. » Un monsieur Seabolt (James Caan) qui prend ses pilules pour tenir, qui use de l’ironie et de son sens de l’humour… Tous ces visages qui font les mêmes erreurs, et qui embarquent leurs problèmes en rentrant chez eux le soir, et les emmènent en partant travailler le matin.

Être professeur, à la lettre, c’est s’appliquer à suivre un programme et s’assurer que personne ne va s’entre-tuer pendant un cours, jusqu’au suivant.

DEUX RELATIONS

Dans un bus aux allures sinistres, Barthes fera une rencontre peu accomodante. Une jeune fille, qui ne doit pas avoir plus de seize ans se retrouve à faire une fellation à une vieux crasseux, à l’arrière des banquettes. Elle provoque, le suit. Plus tard, Barthes la recroisera, et deviendra sa seule famille. Jusqu’au moment où il sera dans l’incapacité d’assumer ce rôle, après la mort d’un grand-père qu’il visite chaque soir.

Meredith, probablement sa plus brillante étudiante, démontre une obsession pour ce prof. Un potentiel artistique qu’elle témoigne par la photographie et le travail d’assemblage, elle est tourmentée par un problème de taille. Le poids, le physique, et subir un système pourri de marketing. Je dois être jolie pour être bien, je dois faire de la chirurgie pour être jolie… Je dois êtres mince, je dois être à la mode. Toutes ces conneries qui accélère un processus d’abrutisation. Il faut nous cultiver, lire, penser. Cette avalanche qui la conduira à se rapprocher de Barthes ; un rapprochement qui posera le nouveau problème du puritanisme américain. Barthes étant accusé de « l’avoir touchée ». Un comble qui laisse chaque spectateur manifester une certaine hargne intérieure contre ce jugement hâtif.

L’ÉCHEC

En dépit de tout, Barthes comprendra à force d’observer une directrice contrainte de lâcher son école à la privatisation, et des collègues toujours plus cyniques et désespérés qu’il ne pourra pas changer le monde. Il n’y a pas de solution. Un regard défaitiste qui laisse ce professeur tirer sa révérence en lisant quelques lignes d’Edgar Alan Poe à propos de la maison d’Usher.

LA CRITIQUE

Avec une problématique récurrente qui pointe du doigt les failles d’un système américain, Detachment offre plus un débat que des revendications. Une focalisation interne qui manifeste tout l’égoïsme que chacun dissimule ; des parents absents, incompréhensifs aux élèves toujours plus insolents, toujours plus détestables avec ces professeurs livides, qui ne seraient pas contre aider les parents à jeter ces sales mômes par les fenêtres. On craque, et on délibère sur la fonction d’enseignant qui s’apparente à une véritable aventure psychologique. Adrien Brody signe une belle performance, Lucy Liu un nouveau visage, Christina Hendricks commence à convaincre et fait oublier sa notoriété acquise grâce à la série Mad Men et Marcia Gay Harden tient son rôle d’une main de maître malgré le peu d’apparitions que le film lui cède.

Des pages qui volent, des bureaux vides ; une école fantôme. L’image de fin se résume à l’image d’une véritable fin. Le défaitisme est de rigueur.

Je le recommande vivement !

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